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À l’occasion du Forum mondial Normandie pour la Paix, tenu le 8 avril 2026, une trentaine de dirigeants normands se sont réunis en huis clos pour interroger le rôle stratégique de l’entreprise comme espace de paix. Face aux crises géopolitiques, climatiques et technologiques qui traversent désormais les organisations, la question se pose : comment l’entreprise peut-elle devenir une infrastructure résiliente, capable non seulement de résister aux chocs externes, mais aussi de rayonner positivement sur son écosystème ? Ce huis clos, organisé par l’Institut international des droits de l’Homme et de la paix en partenariat avec Magna up, a posé les bases d’une gouvernance qui intègre la paix comme facteur de robustesse organisationnelle et de contribution à la stabilité collective.

Le débat sur le rapport entre entreprises et droits fondamentaux a considérablement évolué au cours des dernières décennies. Longtemps, l’entreprise a été pensée avant tout comme un acteur économique dont l’activité devait simplement rester extérieure aux atteintes graves portées aux individus 1. Cette vision n’est plus tenable. Avec les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’Homme, puis avec l’essor des législations sur le devoir de vigilance 2, l’idée qu’une entreprise ne peut pas se contenter de ne pas nuire s’est imposée : elle doit aussi prévenir, identifier et réduire les risques qu’elle fait peser sur les personnes et les communautés.
Pour autant, ce cadre, aussi important soit-il, ne suffit pas. Il reste centré sur une logique de prévention des violations et de réparation des dommages. 3 Or les crises actuelles montrent que cette approche est incomplète. Les entreprises évoluent dans des environnements marqués par des conflits armés, des tensions géopolitiques, des fragilités institutionnelles, des crises climatiques et des recompositions sociales rapides 4. Dans un tel contexte, respecter les droits de l’Homme est indispensable, mais cela ne garantit ni la stabilité des territoires ni la robustesse des organisations. 5 Il devient alors nécessaire d’aller plus loin et de penser l’entreprise comme un acteur susceptible de contribuer à la paix.6
C’est dans cette perspective que le passage du paradigme de Business and Human Rights à Business and Peace prend tout son sens. L’enjeu n’est pas de remplacer un cadre par un autre, mais d’élargir la manière dont la responsabilité des entreprises est comprise.7 Une entreprise ne devrait pas seulement s’abstenir d’alimenter la violence ou d’aggraver les tensions ; elle devrait aussi participer, autant que possible, à la construction d’un environnement plus stable, plus juste et plus résilient.8 Cette évolution suppose de mobiliser à la fois le droit et les études sur la sécurité : les security studies afin de penser ensemble la prévention des risques, la sécurité humaine et la contribution à la paix.9
Le paradigme des Droits de l’Homme a fourni une grammaire puissante pour encadrer l’activité économique. Il repose sur la logique « protéger, respecter, réparer », qui structure encore aujourd’hui l’essentiel des politiques publiques et des pratiques de conformité.10 Ce modèle a le mérite de fixer un seuil minimal de comportement11 : l’entreprise ne peut plus se présenter comme un espace juridiquement neutre, détaché des atteintes commises dans ses chaînes de valeur ou ses territoires d’implantation.
Mais cette avancée a ses limites. D’abord, elle repose sur une logique largement défensive. L’entreprise est invitée à éviter le dommage, à limiter ses impacts négatifs et à réparer lorsqu’un préjudice a été causé. Cette approche est nécessaire, mais elle demeure insuffisante pour appréhender les contextes de conflit ou de fragilité extrême.12 Dans ces situations, le problème n’est pas seulement la violation ponctuelle d’un droit ; c’est l’inscription de l’activité économique dans un environnement traversé par des rapports de force, des violences diffuses et des logiques de prédation.13
Ensuite, le paradigme des Droits de l’Homme traite encore trop souvent les crises comme des risques à gérer, sans toujours interroger le rôle structurel de l’entreprise dans la production ou la réduction de l’instabilité.14 Pourtant, une activité économique peut nourrir des tensions, renforcer des inégalités ou fragiliser des équilibres locaux. À l’inverse, elle peut aussi créer de l’emploi, soutenir les institutions, favoriser la coopération et consolider la cohésion sociale. Autrement dit, l’entreprise n’est jamais neutre dans les contextes de fragilité.
C’est pourquoi une réflexion sur la paix est indispensable. Elle permet de déplacer le regard : il ne s’agit plus seulement de demander à l’entreprise de ne pas aggraver la situation, mais aussi de se demander comment elle peut contribuer à la rendre moins conflictuelle. Cette exigence n’est pas morale au sens abstrait du terme ; elle est aussi stratégique. Dans un monde traversé par des crises multiples, une entreprise qui néglige les facteurs de paix s’expose elle-même à des risques accrus de rupture, de contestation et de désorganisation.15
La paix est souvent comprise de manière restrictive, comme une simple absence de guerre. Une telle définition est trop étroite. Dans une perspective contemporaine, la paix désigne aussi la stabilité institutionnelle, la confiance entre les groupes sociaux, la limitation des violences structurelles et la capacité des sociétés à gérer les tensions sans basculer dans la confrontation ouverte.16 Cette conception est particulièrement utile pour penser le rôle des entreprises.
En effet, la robustesse d’une entreprise ne dépend pas seulement de ses ressources financières, de sa gouvernance interne ou de sa capacité d’adaptation technologique. Elle dépend aussi de la qualité de son environnement politique et social.17 Une entreprise implantée dans une zone instable, exposée à la corruption, aux violences locales ou à l’effondrement des institutions, ne peut durablement prospérer sans tenir compte de ces facteurs. La paix devient alors une condition de continuité économique.
C’est ici que l’idée de robustesse prend tout son sens. Une organisation robuste n’est pas seulement capable d’absorber un choc ; elle est capable d’évoluer dans un environnement incertain sans contribuer elle-même à l’aggravation des déséquilibres. De ce point de vue, investir dans la paix n’est pas un supplément de responsabilité, mais une composante de la résilience. Cela peut passer par des politiques de dialogue local, de transparence, de recrutement inclusif, de médiation communautaire ou de soutien aux institutions de régulation. Le rôle des petites et moyennes entreprises est ici indispensable. Souvent profondément ancrées dans leurs communautés, les petites entreprises apportent généralement une contribution socio-économique importante et se montrent peu enclines à s’impliquer dans des conflits. Compte tenu de leur proximité sociale et de leur impact local, elles peuvent être considérées comme un hybride entre les acteurs du secteur privé et ceux de la société civile, faisant le lien entre les dimensions économiques et sociales de la consolidation de la paix.18
La contribution des entreprises à la paix n’a donc rien d’utopique. Dans certains contextes, elle est même décisive. Une entreprise qui respecte les dynamiques locales, évite de s’adosser à des réseaux violents et favorise des formes d’économie inclusive peut contribuer à réduire les tensions.19 À l’inverse, une entreprise qui ignore les rapports de force ou qui privilégie uniquement l’efficacité économique peut involontairement renforcer la conflictualité.20 Le thème de Business and Peace invite précisément à reconnaître cette ambivalence.
Si la paix doit devenir une dimension de la responsabilité des entreprises, le droit a un rôle central à jouer.21 Le droit ne sert pas seulement à sanctionner les abus ; il peut aussi orienter les comportements, structurer les anticipations et imposer des obligations de prévention. C’est déjà le cas avec les régimes de vigilance22, les obligations de transparence et les cadres internationaux relatifs aux entreprises et aux Droits de l’Homme.23
Cette logique pourrait être approfondie dans le sens d’une diligence raisonnable orientée vers les contextes de conflit et de fragilité. Il ne suffirait plus de vérifier l’existence d’atteintes aux droits fondamentaux. Il faudrait aussi analyser les interactions de l’entreprise avec les acteurs armés, les circuits de financement illicites, les déséquilibres économiques locaux et les effets de polarisation que son activité peut produire. Une telle approche permettrait de mieux saisir la manière dont une entreprise peut, parfois sans le vouloir, contribuer à la montée des tensions.
Il ne s’agit pas nécessairement de proclamer dès maintenant une obligation juridique générale de paix. Mais il est possible d’en esquisser les bases. Le droit international, les politiques publiques de vigilance, les normes anticorruption, les obligations liées aux zones de conflit et les standards de responsabilité sociale dessinent déjà un ensemble cohérent.24 Pris ensemble, ces instruments peuvent fonder une responsabilité plus exigeante, qui ne se limite pas à l’évitement du dommage mais intègre la prévention des dynamiques de violence.25
Cette perspective est particulièrement pertinente pour les entreprises opérant dans des contextes politiquement fragiles. Dans ces cas, la question n’est pas seulement de savoir si l’activité respecte les normes applicables, mais aussi si elle renforce ou affaiblit les conditions d’une coexistence pacifique. Le droit peut alors devenir un instrument de pacification, à condition de ne pas être réduit à un simple outil de conformité formelle.
L’intérêt des études sur la sécurité est de rappeler que la sécurité ne se réduit pas à l’ordre public ou à la protection militaire. Elle englobe des dimensions beaucoup plus larges : sécurité humaine, sécurité économique, sécurité environnementale, sécurité alimentaire, stabilité sociale et résilience institutionnelle. Cette approche est particulièrement utile pour comprendre la place de l’entreprise dans les sociétés confrontées à la crise.
L’entreprise est en effet un acteur hybride. Elle ne dispose pas de la souveraineté de l’État, ni de la vocation militante d’une organisation non gouvernementale. Pourtant, ses décisions peuvent affecter très concrètement la sécurité des populations. Le choix d’un site d’implantation, d’un fournisseur, d’un sous-traitant ou d’une stratégie de retrait peut avoir des conséquences directes sur la stabilité locale.26 De ce point de vue, les entreprises participent à la production de sécurité, qu’elles le veuillent ou non.
Les security studies permettent ainsi de mieux penser l’articulation entre activité économique et conflit. Elles montrent que la paix repose sur des équilibres concrets : distribution des ressources, reconnaissance des acteurs locaux, limitation des asymétries de pouvoir, préservation des infrastructures vitales. L’entreprise, lorsqu’elle agit avec prudence et responsabilité, peut contribuer à ces équilibres. Lorsqu’elle les ignore, elle peut au contraire alimenter la fragilité.
Cette approche ouvre aussi la voie à une lecture plus fine de la gouvernance d’entreprise. La question n’est plus seulement celle de la performance ou de la conformité, mais celle de l’impact sur l’environnement de sécurité. Cela suppose d’intégrer l’analyse des conflits dans les processus de décision, de dialoguer avec les parties prenantes locales et de prévoir des mécanismes de réaction rapide en cas de dégradation du contexte27. Cela implique des outils concrets : analyse contextuelle des conflits, dialogue avec les parties prenantes, mécanismes d’alerte, politiques de retrait responsable, et indicateurs de contribution à la paix.
Parler de Business and Peace ne revient pas à demander aux entreprises de se substituer aux États. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’elles occupent une place majeure dans les sociétés contemporaines et qu’elles ne peuvent plus se penser hors du politique.28 Là où les risques de violence sont élevés, leur comportement peut soit aggraver les tensions, soit contribuer à créer des conditions de stabilité.
La notion de responsabilité de paix permet de formuler cette exigence de manière plus nette. Une entreprise responsable n’est pas seulement celle qui respecte les normes minimales ; c’est aussi celle qui prend au sérieux les effets de son activité sur les rapports sociaux, la sécurité des communautés et la cohésion des territoires. Cette responsabilité implique de nouvelles pratiques : analyse contextuelle des conflits, vigilance renforcée, politiques d’approvisionnement éthiques, refus de financer des acteurs violents, mécanismes de médiation et, lorsque cela est nécessaire, retrait responsable.
Concrètement, cela suppose plusieurs évolutions. D’abord, intégrer l’analyse des conflits dans la diligence raisonnable. Ensuite, considérer les effets sur les communautés locales au même titre que les risques financiers. Enfin, articuler les politiques de conformité avec des objectifs explicites de cohésion sociale, de réduction des tensions et de renforcement des capacités locales de médiation.29 Dans cette perspective, la paix n’est pas un supplément d’âme ; elle devient un critère de qualité de la décision économique.
Cette évolution doit également se traduire dans les indicateurs de gouvernance. Trop souvent, les entreprises évaluent leurs performances à travers des critères financiers ou purement environnementaux, sans intégrer la dimension de paix.30 Il serait pourtant pertinent de développer des outils capables de mesurer la contribution d’une activité à la stabilité sociale, à la prévention des violences et à la confiance institutionnelle. Cela donnerait une portée plus concrète à l’idée de robustesse.
L’intérêt de ce déplacement est aussi théorique. Il permet de dépasser l’alternative entre l’entreprise « problème » et l’entreprise « solution ». L’entreprise est souvent les deux à la fois. Le cadre Business and Peace reconnaît cette ambivalence et propose de la gouverner juridiquement. Il ne s’agit pas de faire de l’entreprise un substitut à l’État, mais un acteur responsable dans un écosystème de sécurité partagée.
Le passage de Business and Human Rights à Business and Peace ne marque pas une rupture, mais un approfondissement. Le premier paradigme a posé les bases indispensables d’une responsabilité juridique de l’entreprise31. Le second invite à aller plus loin, en reconnaissant que la paix est devenue une condition essentielle de la durabilité économique et de la stabilité sociale.
Cette perspective suppose un dialogue étroit entre le droit et les security studies. Le droit fournit les outils de prévention, de vigilance et de responsabilité ; les security studies permettent de comprendre les dynamiques de conflit et les conditions concrètes de la stabilité. Ensemble, ces approches rendent possible une théorie plus ambitieuse du rôle de l’entreprise dans le monde contemporain.
Au fond, l’enjeu est simple : il ne suffit plus aux entreprises de ne pas nuire. Dans un monde exposé à des crises multiples, elles doivent aussi apprendre à contribuer à la paix.32 C’est à cette condition qu’elles pourront être à la fois plus légitimes, plus robustes et plus responsables.
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